III- LES PRODUITS RÉSINEUX TIRES DU PIN MORT

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A Permanence et actualité de la production, de l’Antiquité au XIX° siècle.

 

 

Nous avons déjà évoqué, en introduction, la « poix-goudron » et quel­ques-unes de ses utilisations, mais avant d'aller plus loin, il nous faut rendre hommage à M. Erasme Loir dont la thèse sur « L'industrie de la résine dans les Causses à l'époque gallo-romaine », soutenue devant la faculté de Pharma­cie de Montpellier en 1940, reste l'ouvrage de référence, très souvent cité bien que rarement lu dans son intégralité. En effet, après avoir relevé chez les au­teurs anciens Théophraste, Pline, Dioscoride, Galien entre autres , tous les textes mentionnant la poix-goudron, il a dressé un tableau précis des produits et de leurs utilisations afin d'illustrer, ce qui est l'essentiel de son ouvrage et dont nous reparlerons, la description des techniques de fabrication que lui-même et Louis Balsan avaient étudiées grâce à des découvertes archéologiques fon­damentales.

 

Erasme Loir, s'appuyant donc sur des témoignages originaux, distingue, selon leurs procédés de fabrication, trois types de produits: la poix-Iiquide, obtenue par la combustion de bûchettes de résineux dans les «fours» chauffés extérieu­rement ; la poix épaisse quand la combustion se faisait sur des aires sembla­bles à celles des charbonniers et recouvertes de gazon, ancêtres des fours que nous appelons à partir du XVII° siècle les «hourns de gaze suédois» ; la poix recuite dans une chaudière que nous retrouverons aussi plus tard sous le nom de bray gras. Il faut noter que la distinction entre poix liquide et poix épaisse se perpétue, avec d'au­tres techniques, dans celle que nous rencontrons aux temps modernes entre "goudron subtil et coulant" d'une part, "poix, pègle ou goudron de caillou" d'autre part.

  

                      Ces trois types de poix, liquide, épaisse et recuite, sur lesquelles les au­teurs ne donnent guère de renseignements, connaissaient des utilisations aus­si nombreuses que variées.

Sans revenir sur celles que nous avons déjà signalées, il convient ce­pendant de s'arrêter sur quelques détails qui témoignent de la permanence de ces produits, de leur utilisation et, nous le verrons, des techniques de produc­tion.

-Cette permanence est ainsi remarquable au niveau du vocabulaire : Virgile[1]  parle ainsi de mor­ceaux de bois, réunis entre eux et enduits de goudron, utilisés dans les céré­monies nuptiales; d'autres auteurs emploient, pour désigner ces torches qui accompagnaient les jeunes mariés vers leur domicile, le mot « taeda ». Or, en 1778, c'est le mot « tède » qui, dans l'Encyclopédie, désigne le bois très rési­neux propre à faire du goudron. En 1810, le botaniste Thore parle de « bû­chettes de tède », partie très résineuse des vieux pins, utilisées pour le même usage[2]. De nos jours encore, alors que le mot français correspondant est l'aubier, c'est toujours le terme de tède, directement issu du latin, qu'on emploie dans le massif landais. On utilisait déjà cette expression à Bordeaux en 1336[3] et, en 1614, c'est en Bigorre, du bois « tiré des pins sauvages par les montagnols » qui sert « en hyver, pour éclairer leurs maisons au lieu de chandelles».

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B- L’UTILISATION DES PRODUITS

 

La poix n'a plus, de nos jours d'efficacité militaire ou juridique comme chez les Romains où les incendiaires  (les hérétiques plus tard), étaient enduits de poix et brûlés vifs, ou comme chez les Iroquois du Canada qui, en 1648,  mirent à mort le père jésuite de Breboeuf, en l’entourant d’une ceinture d’écorce enduite de poix à laquelle ils mirent le feu. Cette utilisation de la poix a parfois été accidentelle comme en témoigne le célèbre « bal des ardents «  en 1469, charivari au cours duquel des personnages, dont le roi Charles V, s’étaient enduits de poix et de plumes, s’enflamèrent au contact d’une torche .

Par contre, c’est dans le domaine de l’étanchéité que  la permanence est grande.

 

 L'étanchéité.


La poix, en effet, enduisait toujours, il y a peu, en Pays de Buch, les bâtiments, cabanes, chais, hangars construits avec le bois de la Forêt Usagère, protégeant ainsi le matériau de l'humidité, comme c'était le cas à Carthage dans l'Antiquité et comme ce le fut aussi dans toute l'Eu­rope médiévale , en particulier en Norvège, ce qui donne aux vielles églises en bois, une couleur caractéristique.

Les produits résineux servaient aussi à l'étanchéité des récipients, comme les amphores de 27 litres et les urnes de 13,5 litres décrites par Pline, mais aussi les outres en cuir et les tonneaux de bois que l'on voit sculptés sur la Colonne Trajane et qui furent inventés par les Gaulois, grands buveurs de bière. Pline, cependant, note qu'en Italie la poix la plus estimée pour les récipients vinaires est issue de l'épicéa, car dit-il, la résine des pins maritimes d'Espagne a moins de valeur, elle est plus amère et son odeur est plus forte

Le poissage des jarres est donc fait par le broyage de 40 mines de poix  (la mine fait 100 drachmes soit 350 grammes), une de cire, 8 drachmes de sel d'ammoniaque (28 grammes) et 4 de grains d'encens[4].

On a ainsi pu détecter par archéométrie organique des traces de goudron sur des récipients phéniciens des V°/IV° siècles trouvés à Beyrouth et servant à stocker des aliments (vins , huiles, miel…), de même les recherches archéologiques sous marines apportent régulièrement des preuves de cette utilisation : amphores à vin de l’épave romaine des îles Trimoti ( 1°siècle AC), du navire « étrusco-punique » d’Antibes (VI°s.AC)…

Cette utilisation s'est perpétuée jusqu'à nos jours puisqu'en 1917, une enquête

offi­cielle signale que la colophane est utilisée comme « revêtement des tonneaux de bière » [5]. Et à Beliet, à la même époque, c'est par contre la poix noire, gou­dron issu de la combustion du pin mort, qui est achetée pour servir au « colma­tage » des fûts de bière [6]. On trouve déja cette tradition au Moyen Age puisque au XIII° siècle, le «Livre des Métiers» nous apprend qu'on ajoutait, pour « efforcer la bière…, baye, piment et pois résine ». On pourrait encore citer le revêtement interne des gourdes en cuir du Pays Basque, enduit résineux qui donnait un goût au vin tout en assurant l'étanchéité de l'enveloppe ou celle des outres en peau de chèvre d’Algérie.

 

La résine brute ou affinée servait aussi à enduire la face interne des bouchons de liège qui fermaient les amphores telles que celles remontées d'une épave étrusque ou grecque, au large de Saint-Tropez[7].

 

Il y a d'ailleurs, en ce qui concerne la vinification, un mélange fréquent entre poix, résine et térébenthine, puisque les Bituriges Vivisques, en Borde­lais, faisaient «infuser dans le vin de la poix et de la résine» et qu’en Iran des poteries vieilles de 5000 ans portent des traces de « raisin fermenté et de résine de térébinthe [8]»

Pour le moment il n’y a pas de  témoi­gnage archéologique probant de ces utilisations dans la région Aquitaine, le seul vestige connu est la mosaïque de Saint-Romain en Gal, dans la Vallée du Rhône, à Vienne, en Isère, qui montre le poissage des jarres à poix ou à huile[9]

 

Le poissage des jarres à vin. Mosaïque gallo-romaine de Saint Romain en Gall (in Recueil général des mosaîques   de la Gaule III Narbonnaise)

 

Cependant on peut se poser la question suivante : la présence d'ateliers de fabrication de poix à Au­denge, en Buch[10] et à Sanguinet, en Born [11] ne peut-elle être mise en rapport avec le développement du vignoble girondin. Il en est contemporain, de la même façon que ceux des Causses le sont avec celui des vignobles de la Narbonnaise.

 Les romains en effet aimaient le vin poissé (picatum) . Roger Dion,[12] explique ce gout de résine par le fait que la panse interne des amphores était d'ailleurs poissée et la couche, d’après certains contemporains, atteignait 5 millimètres d'épaisseur sur un tiers de la surface. Cet enduit donnait du goût au vin et correspondait à l'habitude antique de boire le vin « résiné » : Mais, d’après Columelle et Martial,on ajoutait aussi au moût de raisin  de la de la poudre de résine séchée. C’était alors le « picatum vetus », le vin vieux poissé. Columelle (I° siècle après J.C) en précise les proportions: 70 gram­mes (2 onces et demie) de poudre de résine séchée pour environ 30 litres (55 setiers) de moût [13].

Comme d’autres auteurs latins ils parlent surtout des vins de la vallée du Rhône, autour de Vienne, pays des allobroges qui utilisaient des cépages ancêtres du syrah. Il est interessant de constater que certains crus de cette région qui produisent du vin issu de ce cépage vantent le goût de goudron végétal  qu’ont leurs produit.

Mais c'est surtout en pharmacopée et dans la construction navale que l'emploi des goudrons, poix et brays gras, a duré le plus longtemps.

 

La pharmacopée

 

            Erasme Loir signale ainsi l'épilation grâce à la poix ; c'est donc l'ancêtre des cires toujours utilisées pour le même usage!

Il dit aussi, sans en préciser le but exact, mais on peut supposer que c'était pour raffermir, qu'additionnée de vin bouilli et de fleur de farine, on l'ap­pliquait, en cataplasme, sur le sein des femmes. C'est sous cette forme d'ailleurs, ou bien celle d'onguent, que, pure ou mélangée de cire, elle avait un effet cer­tain sur les maladies de peau (dartres, gale, crevasse des pieds et de l'anus), les ulcérations (hémorroïdes, abcès, furoncles, affections de la matrice ou de la vulve), mais aussi sur les oreilles purulentes (avec de l'huile rosat), la calvitie et les morsures de serpent (avec du sel et de la farine d'orge).

           Un autre emploi médical de la poix dans l'antiquité, c'est tout ce qui concerne les maladies respiratoires (affections du larynx, angines, amygdalites) pour les­quelles on la mélangeait avec du miel; les scrofules dont le traitement était original - les rois n'étant pas encore là pour guérir ces écrouelles - puisqu'on la mixait avec de la farine d'orge et de l'urine d'un enfant non pubère; les mala­dies nerveuses enfin.

Ces usages médicaux se sont perpétués: au XV° siècle, Ambroise Paré utilise des emplâtres constitués de poix liquide et de poix noire, et plus près de nous, en 1880, l'Officine, Répertoire Général de la Pharmacie Pratique préconise les goudrons végétaux de Norvège ou des Landes pour les gales, lèpres, psoriasis, porrigos, furoncles, catarrhes vésicaux, gastrites et phtisies pulmonaires. A la même époque, le docteur Lalesque préfère aux appareils britanniques « propres à faciliter les émanations goudronneuses» appelés «boîtes à goudron ou goudronnières», les cures libres dans les pins d'Arcachon, sta­tion climatique et médicale réputée pour soigner, grâce aux «senteurs balsami­ques et térébenthinées», les scrofuleux, les tuberculeux et les nerveux [14]. Les vieux résiniers de Belin nous ont enfin confié l'action bénéfique de la poix pour cicatriser les plaies occasionnées aux mules par leurs colliers, tandis que ceux de La Teste se souviennent de son utilisation pour extraire les échardes de leurs pieds souvent nus et de son effet bienfaisant contre les rhumatismes.

 

D'ailleurs, l'officine Durvaut, manuel de pharmacopée, préconise toujours à notre époque le goudron de pin purifié pour les sécrétions bronchiques sous forme de capsules, pilules ou sirops de goudron. Elle mentionne encore les goudronnières anglaises, le recommandant aussi en applications externes ou en shampoing contre l'eczéma sec, la séborrhée du cuir chevelu et le psoriasis, ou bien dans les affections des voies urinaires. Quant aux vétérinaires, il leur est toujours con­seillé d'utiliser contre les affections de la peau et les parasites le liquide « fluide, brun et empyreumatique» qui, après la distillation per descensum, surnage au-dessus du goudron et de traiter au goudron végétal la sole du sabot des chevaux.

La poix-goudron fut donc bien un «remède-miracle» de l'Antiquité jus­qu'à nos jours !

 

La construction navale

 

Il en est de même pour ce qui concerne la construction navale où les goudrons, poix et brays gras ont été de tout temps indispensables jusqu'à ce que les coques métalliques, puis plastiques, et les produits chimiques, bien plus polluants que les produits résineux traditionnels, ne viennent les supplanter. 

Trois opérations exigeaient, dans les chantiers antiques, l'emploi de la poix.

A l'intérieur de la carène, partie immergée de la coque, on coulait à chaud, souvent avant la mise en place du plancher de cale, du bray épais qui, bou­chant tous les intervalles entre les pièces de bois, assurait, outre le collage, l'étanchéité de l'ensemble. Parfois, pour les bateaux possédant un double bordé ou ceux dont la coque était renforcée par un revêtement de plomb, chose fréquente du IV° au II° siècle avant Jésus-Christ, on glissait entre ces deux parois un tissu de laine, comme sur le bateau de la Madrague de Gien, ou de chanvre, imprégné de goudron végétal, afin d'augmenter l'étanchéité [15]. De tels tissus poissés ont été découverts lors de fouilles sur des épaves romaines tant à Chalons sur Saône qu’à Marseille.  L'utilisation d'étoupe goudronnée pour garnir les joints et interstices des bordages de la coque est d'ailleurs attestée en Egypte, pour les barques de papyrus et pour les bateaux en bois d'acacia, dont les joints étaient colmatés de papyrus gou­dronné, et à Rome où le chanvre dominait.  Par contre, chez les Phéni­ciens, dont les bateaux étaient doublés de cuivre, c'était le bitume des régions de la Mer Morte (on retrouve la Bible) qui était employé pour cela.

Enfin, une fois les bateaux terminés, les Grecs, comme les Romains, enduisaient souvent la coque extérieure de goudron végétal et de cire avant de la peindre parfois de couleurs vives.

Ces diverses opérations étaient l'apanage de corporations spécialisées que l'on retrouvait dans tous les ports ainsi que sur les navires car l'étanchéité exigeait une surveillance constante: celle des stuppatores, les calfats, autre­ment dit les poseurs d'étoupe, et celle des unctores chargés de l'enduit exté­rieur [16].

 

En Buch, cela nous fait penser à la « pinasse », « noire du colta d'autre­fois » que célébrait le poète testerin Gilbert Sore [17], à ce « pinus », comme au­raient dit ses lointains maîtres Virgile et Horace [18], lui aussi « coltaré » comme tout ce qui était en contact avec l'eau. Remarquons au passage que si Gilbert Sore précise « colta d'autrefois », c'est qu'il pense bien au goudron végétal et non au coltar-coaltar, de l'anglais coal, goudron de houille apparu au XIX° siècle.

 

Ces coques coltarées, brayées, comme on disait à Bordeaux au XVI° siècle[19], devaient être régulièrement raclées et les anciens récupéraient d'ailleurs ce vieux goudron pour, comme l'affirment Pline et Dioscoride, le réduire en poudre, la zopisse, qui servait encore à résorber les abcès.

 

Mais les coques n'étaient pas les seules à recevoir la bienfaisante poix, voiles et cordages aussi en étaient imprégnés. A ce propos, il faut signaler que Strabon dit que les Turdétains, peuple d'Andalousie, fournissaient la poix à l'lta­lie[20]. D'autre part, nous savons que les gréements en genêt d'Espagne, le sparte (du grec sparta qui signifie câble), étaient la spécialité de Carthagène et avaient la réputation d'être imputrescibles : n'étaient-ils point pour cela imprégnés de poix andalouse ?

Ces utilisations maritimes, nous les retrouvons en Europe et dans nos régions jusqu'au XX° siècle, mais nous ne savons pas ce qu'il en était en Buch et Born dans l'Antiquité.

Sans prêter foi aux rêves de Phéniciens venus sur nos rivages chercher poix et résine, ni aux étymologies qui tentent de relier  Arcachon, pays de l'Ar­canson ou colophane,  avec la ville ionienne de Colophoon qui est à l'origine de ce mot (alors que le lien entre Arquasson et cassanus évoquant la chênaie pineraie ancienne est beaucoup plus logique), il faut bien reconnaître que nous ne savons pas grand chose.

Des forêts, on l'a dit, existaient.  Etait-ce le « saltus vasconiae » de Pline [21] incendié plus tard, on l'a prétendu, par les Barbares ou plus  vraisemblablement les forêts côtières sur dunes anciennes paraboliques dont la forêt de La Teste est le dernier vestige important. Peu importe: il y avait des pins, donc de la poix !

Sans s'attacher de nouveau aux célèbres «piceos boios» de Paulin de Nole [22], ces hommes de poix qui vivaient en Buch, les découvertes archéologi­ques confirmées de Losa, à Sanguinet, de Maignan, à Audenge, les traces éparses de fragments de jarres plus ou moins imbibés de goudron, tout témoigne d'une fabrication de la poix en Buch et Born à l'époque romaine. Malheureusement, aucune source littéraire, aucun chronique, aucun témoignage ne vient le confir­mer en dehors de la correspondance entre Ausone et Théon qui fait commerce de poix de Naricie, « naritiamque picem» [23] et parle du bois de tède enduit de goudron utilisé pour la pêche aux flambeaux.

Dans bien d’autres domaines la poix est encore utilisée , sous le nom de « goudron de Norvège » pour cautériser les plaies des arbres, ou bien par les chasseurs pour badigeonner, près des bauges, les troncs des arbres afin d’ attirer les sangliers qui venaient s’y frotter, par les pêcheurs pour fixer les mouches artificielles, voire par les malandrins qui, comme le mécréant repenti de Georges Brassens, s’armaient « d’un petit bout de bois enduit de poix » pour vider les troncs des églises…

Enfin c’est encore la poix qui est utilisée pour le polissage des miroirs de télescope.

 

Il n'y a cependant aucune raison pour que les populations qui vivaient dans nos contrées n'aient pas, comme ailleurs dans l'Empire, utilisé la poix-­goudron puisqu'elles se soignaient et construisaient des bateaux, barques et pirogues. Quant au port de Bordeaux, depuis sa création par les Bituriges Vi­visques comme port de l'étain, il devait bien occuper une corporation de calfats. Si tout le laisse supposer, rien ne le prouve et c'est l'archéologie surtout qui nous éclaire. Nous avons pu constater, en effet, en étudiant les techniques connues ou supposées utilisées pour la fabrication en Buch et Born, des analogies avec ce qui se passait, à la même époque, dans les Causses, la Haute Vallée de l'Orb, les Vosges du Nord où des picaria, fabriques de poix, ont été découvertes et décrites.

 

  C Les produits au XVIII° et XIX° siècle.

 

Nous verrons dans le chapitre sur les techniques de fabrication comment celles-ci ont évolué dans le temps mais en ce qui concerne les produits, nous retrouvons toujours les trois mêmes catégories poix ou pègle,goudron et bray gras.

La Poix

C’est l’Encyclopédie qui nous donne la meilleure définition de la poix en précisant qu’elle est obtenue en brûlant, dans des fours « des copeaux enlevés en entaillant les pins (nos galips) , la paille à travers laquelle le galipot et le barras ont été filtrés (nos escoubils), les mottes de terre ramassées sous les pins et pénétrées du suc qui en a découlé (nos crots) ». tout cela donnant une « substance noire et grasse qu’on nomme pègle, nom qui paraît correspondre au mot français poix » Cette association de mots gascons et français prouve que le correspondant de l’Encyclopédie était landais.

 

Le goudron

Quant au vrai goudron, les textes confirment qu’il ne peut être obtenu que par la combustion de bon bois « sans ourles ni croûtes (ni écorce) » ou de vieilles souches soigneusement triées et nettoyées, le tout devant être absolument sec. Si ce n’est pas le cas on n’obtient que du « goudron commun » auquel, pour le rendre plus fluide, il faut ajouter de l’huile ou essence de térébenthine. C’est ainsi qu’en 1703 les « manufacturiers de goudron » du Marensin et de Salles en Buch se voient interdire  par l’intendant La Bourdonnaye[24] « d’y mêler ni de la térébenthine ni de l’huile de térébenthine à peine de 100 livres d’amende et plus en cas de récidive » C’est encore ce qui se faisait à Beliet , en Gironde,vers 1920, quand on ajoutait de l’essence à la première coulée destinée au coltarage ou aux cordages pour la rendre plus malléable.

Ajoutons y la mauvaise habitude, malgré les règlements rédigés  en 1672,  d’y faire brûler, comme pour la poix, des sous produits du gemmage qui rendent le goudron épais. Incorrigibles landais qui se font rappeler à l’ordre en 1686 par l’arsenal de Rochefort obligé, l’année suivante, d’utiliser de l’huile pour en conserver la souplesse, préconisation reprise par Duhamel Dumonceaux en 1776 . A la fin du XVIII° siècle on utilisera pour évacuer le goudron un robinet placé assez haut  afin « que les corps étrangers restent dans la chaudière » ? Ce procédé d’épuration, déjà utilisé en Valais, fut mis au point à Saubusse dans les Landes en 1783 , les produits étant ensuite testés à Bayonne, Brest et Rochefort. on retrouve encore cette utilisation en 1826 à Dax, au Sablar, chez des fournisseurs de la marine royale.

 

Le Bray gras.

Contrairement aux colophanes,(les brais), le bray gras est utilisé pour le calfatage des bâteaux. Alors qu’il devait être obtenu au XVII° siècle par la recuite dans une chaudière des 1° et 3° coulées issus des fours, il est, au cours des temps devenu le résultat de mélanges empiriques. Les plaintes commencèrent en 1692 quand l’ordonnateur de la marine de Nantes disait à propos du « bray de France » c'est-à-dire landais, »il est de si mauvaise qualité qu’on ne s’en sert que par force ». C’est donc à la demande des consommateurs, négociants, calfats, responsables de la marine…que les préparations varient comme en témoignent ces quelques exemples :

 

1704 – Dictionnaire de Trévoux : composition de gomme de résine et autres matières gluantes pour le calfatage !

XVIII° Rochefort : « courroi » pour carénage 3/6 de brai sec +2/6 de soufre  +1/6 de suif ou d’huile de poisson

1775 Duhamel Demonceaux : 2/3 de goudron, 1/3 de brai sec

1778 Encyclopédie : ¾ de poix, ¼ de goudron

1792 Dictionnaire de la marine : brai sec+ goudron+suif

1804/5 Tassin et Badeigts de La borde :1/3 poix noire,1/3goudron,1/3brai sec.

1810 Thore :1/3 de poix grasse,1/3 de brai sec,1/3 de résine.

1857 A.Boitel : ébullition du goudron qui en perdant « son huile essentielle » devient du bray gras auquel on ajoute du galipot et du goudron non raffiné.

1880 : L’Officine, codex de pharmacie : poix noire+colophane ou brai sec +goudron

1894 : R.Brunet , la combustion dans des chaudières des claies et résidus de distillation donne du goudron ou pix.

               ou 1 de goudron + 2/3 de brai sec chauffés à 80°

1920 : Beliet, Le graoux : 2° coulée ou « crasse ».

Ce tableau montre que la non observation des règlements entraîne une mauvaise qualité des brays gras et oblige à distinguer deux catégories :

-l’un artisanal et brut se confond avec la  poix noire, (ou pègle ou goudron de caillou)

-l’autre, le bray gras, plus élaboré correspond à des dosages mis au point sur les lieux de production ou plus souvent d’utilisation (chantiers navals, arsenaux…)

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTES



[1] E. Loir op. cit. , p. I44, voir p. 21.

[2] J. Thore. Promenades sur les côtes du Golfe de Gascogne, Bordeaux 1810. B.M. Arcachon.

[3] Kurt Baldinger op, cit., p.399.

[4] Pline. Histoire naturelle Livre XIV-§127

[5] Enquête du Ministère de la guerre sur la reprise et le développement de la vie industrielle dans la région landaise 1917, page119. BM Arcachon

[6] Souvenirs de M. Michelet habitant Beliet de goudron, 1/3 de brai sec

1778 Encyclopédie : ¾ de poix, ¼ de goudron

[7]  JP Joncheray, Le navire de Bon Ponté. Archéologia dossier 29 ; juillet 1978.

[8] L’indication concernant l’Iran est tirée de la revue l’Histoire  N° 1842, page 13, de février 1997 

[9] Janine Lanche Recueil général des mosaiques de la Gaule, III Narbonnaise 2, 1218 et planche CXIXB.

[10] F.Thierry, Les jarres à poix dans le pays de Buch. SHAA n°53, p.28 et sqq.

[11]  Bernard Maurin. Les grandes jarres de Losa. Bulletin de la Société de Borda n° 390 2°trim. 1983

[12]  Dion, Histoire de la vigne et du vin .1959

[13] Columelle, De re rustica , cité par Erasme loir./

[14] Dr F. Lalesque., Arcachon, ville de santé, Paris 1919

[15] P. Alfredo Gianfrotta et P. Porney, Archéologie sous la Mer, Paris.

[16] Jean Rougé, Les ports romains de la Méditerranée, in Dossier Archéologia n° 29, 1978.

[17] Gilbert Sore, «Le parc d'Arams», Une voile sur un pin, ed. Taris, Bordeaux 1965.

[18] Horace, Epodon Liber 16-57, Virgile 10-206

[19] J. Bernard, op. cit.

[20] Strabon, livre III, chapitre Ibérie, traduction F. Lassère. Col. Université française 1966.

[21] Pline, Histoire Naturelle IV-24.

[22] Paulin de NoIe, Carmina X (Epistoloe 3), 233

[23] Ausone, Epître 4 à Th éon.

[24]  AN B3 122Marine f°396